L’histoire

9–13 minutes

1947






















À son ouverture, le mercredi 26 mars 1947, avec une jauge comprise entre 760 et 850 places, selon la revue La Cinématographie Française, le cinéma de l’avenue de la Libération est le plus grand cinéma de Poitiers.

Il prend le nom du quartier où il est implanté. Ce nom vient d’une maison d’accueil, ou aumônerie – détruite – placée sous le patronage de sainte Madeleine et fondée vers l’an 1200 près de la Tranchée ; elle accueillait les voyageurs, arrivés trop tard après la fermeture de la Porte de la ville1.


L’inauguration a lieu le 26 mars 1947, exactement un an après celle du Régent (devenu Club en 1962), situé au 22 rue Carnot2.

La façade du Régent avant 1962 (collection Laurent Comar)


La soirée débute à 21 heures avec un programme double : Farrebique de Georges Rouquier et le dessin animé Saludos amigos des studios Disney. Le documentaire Colbert ouvre la séance, organisée « au profit de l’institution des sourds-muets et aveugles »3, toute proche sur l’avenue de la Libération. La fin de la Seconde Guerre mondiale étant encore récente, cette soirée est aussi au bénéfice des familles des fusillés, morts et déportés de la Résistance.

La cérémonie rassemble le « tout Poitiers » : le préfet de la Vienne, le maire de Poitiers (Pierre Guillon), son adjoint, et futur maire, Paul Blet, le président du Conseil Général, le président de la Chambre de commerce, le président de la gendarmerie, le président de l’EDF, le président de l’Union des Résistants Poitevins, le père Fleury du Comité des Oeuvres Sociales des Organisations de Résistance (COSOR) et les directeurs des autres cinémas de Poitiers. Selon Le Libre Poitou, leur présence donne « beaucoup de caractère » à l’événement.
Les films Farrebique et Saludos Amigos sont projetés simultanément aux cinémas Madeleine de Poitiers et de Paris, offrant ainsi à Poitiers la « primeur » pour la province.

La revue de la Cinématographie française annonce, de façon assez sensationnaliste, que l’ouverture du Madeleine provoque de nombreuses initiatives des exploitants des autres salles de la ville. Deux projections par soirées sont proposées, un directeur a été jusqu’à projeter un film « six fois en matinée et en soirée, à 12 heures, 14 heures, 16 heures, 18 heures, 20 heures et 22 heures » Même si cette programmation ne se retrouve pas dans les journaux locaux de l’époque. Des voitures radiophoniques parcourent les rues pour inviter le public à se rendre dans les différentes salles4.

La programmation du cinéma est dirigée par Emile F. Brémond, exploitant poitevin. Celui-ci est originaire de Marseille, où il naît en 1897. Il est le fils de Sylvain Brémond, il vit la naissance du cinéma en Provence dans les années 1900. Dans les années trente, il devient une figure incontournable de la vie culturelle poitevine. Il dirige, entre autres, le théâtre municipal de la place d’Arme et le cinéma Le Club (ex-Régent) rue Carnot. Il a été propriétaire du cinéma Majestic (rue Jacques de Grailly), qui a été détruit par les bombardements alliés le 13 juin 1944. Il est aussi le gérant de la société cinématographique du Poitou. Il meurt le 27 décembre 1976 à Poitiers.


Une enquête de police est réalisée sur le cinéma en juin 1948. Les résultats dénoncent le non respect du décret du 5 septembre 1946 obligeant aux « opérateurs et aides-opérateurs » des salles de cinéma d’être titulaire d’un « brevet professionnel ». Brevet qui n’est alors détenu par aucun salarié du Madeleine.5 Par ailleurs, le directeur met en place les tournées « Cinélux » dans certaines communes, bien que ces projections lui aient été interdites.6

Lors de la fermeture du théâtre municipale d’octobre 1948 à 1954, la programmation théâtrale est déportée dans la salle des fêtes du patronage Saint Joseph (située au collège Saint Joseph, aujourd’hui cité judiciaire de Poitiers) et dans la salle du Madeleine. Charles Trenet s’est produit sur la scène du cinéma à cette époque.

Le film est parfois accompagné d’un intermède musical, comme pour Symphonie inachevée de Willi Forst, réalisé en 1933 ou La mort du cygne de Jean Benoit-Lévy et Marie Beaupré, réalisé en 1937. Des musiciens, lauréats du Conservatoire de Poitiers, interprétaient du Franz Schubert sur scène lors des soirées du samedi et du dimanche7.

Entre 1948 et 1955, le Ciné Club « Les Amis du Cinéma de Poitiers », geré par M. Winsky en 1948 et M. Max Strawzynski (libraire, puis 1er adjoint de Pierre Vertadier (maire de Poitiers de 1965 à 1977) en 1950, organisait des projection au Madeleine et au cinéma Pax.8 Le Pax se trouvait au 76 rue des Feuillants et était la salle de cinéma du patronage Saint Joseph. Cette salle a fermé dans les années 1980 et a été vendu en 2009 puis démoli en 2012 pour la construction de logement. Il ne reste plus rien du cinéma Pax aujourd’hui.

La programmation était faite, à partir de 1951, 1952, par Michel Deschamps, en remplacement de M. Brémond. M. Deschamp programmait également le Berry, dont il était propriétaire jusqu’à sa fermeture en 1976, le Régent, puis le Club, le cinéma du théâtre municipal ainsi que son réseau de salles à Angoulême9.

Dans les années 1960, M. Colantonio travaillait au cinéma Club de la rue Carnot, avant d’occuper, en plus, les fonctions de contrôleur et de projectionniste dans la salle du Madeleine. À cette époque, son épouse tenait la caisse du cinéma.

D’après plusieurs témoignages, lors de la projection des Oiseaux d’Alfred Hitchcock en 1963, le projectionniste aurait installé un perroquet sur un perchoir devant le projecteur, projetant ainsi une ombre géante de l’animal sur l’écran à l’arrivée des spectateurs.

Après la projection, pour l’inauguration du nouveau théâtre en 1954, du premier film en CinémaScope à Poitiers, La Tunique de Henry Koster, l’écran du Madeleine est changé au cours des années 1960 pour permettre des projections en format 2,35:1.

Les films étaient, depuis l’ouverture jusqu’à la fermeture de l’établissement, projetés en soirée vers 21h. Le jeudi en matinée à 14h30, puis à 21h et le dimanche à 14h30 et 16h30. Le prix des places allait, en 1949, de 34 à 70 Francs (soit de 1,23€ à 2,52€ en 2023, en euro constant)10. En 1946 le prix des places de cinéma est fixé par l’État, selon l’importance de la localité. Trois catégories d’agglomérations ont été admises, ainsi réparties : jusqu’à 20 000 habitants, de 20 000 à 60 000 et de 60 000 à 100 000 habitants ; certaines grosses cités bénéficiant d’un régime spécial. Pour la première catégorie d’agglomération les prix vont de 10, 15 à 20 francs ; 15, 20 et 23 francs pour la seconde (celle de Poitiers en 1946) ; jusqu’à 20, 25 et 30 francs pour la troisième11. Le cinéma a, à partir de 1948, pris l’habitude d’être en relâche le lundi et le mardi.

La projection est faite, à l’origine, avec deux projecteurs à arc Western Electric, en 35mm. Un des deux projecteurs sera plus tard équipé d’une lampe au xénon, et muni du système de plateau sans fin, afin de pouvoir projeter les films en continu sans rechargement. Il était alors possible d’arrêter le projecteur à la fin du film et de le faire repartir sans manipulation. A la fin de l’exploitation du film, la bobine était redécoupée et mise dans des boites métalliques numérotées. Le tout était ensuite amené à la gare et renvoyé au distributeur, à Bordeaux.

La situation géographique du Madeleine en fait un cinéma assez excentré. Le problème des transports pour s’y rendre est souligné dès l’ouverture12. Des allers-retours en trolleybus et en autobus « spectacles » sont organisés en collaboration avec la guinguette Le fleuve Lethé13, située plus haut sur l’avenue de la Libération, au numéro 101.

1967

Le cinéma Club, détruit pour la construction
du parking de l’Hôtel de ville, emménage dans
la salle du Madeleine




Le cinéma Le Club s’installe dans les locaux du Madeleine à la fermeture de la salle de la rue Carnot en juillet 1967 pour la construction du parking Carnot.

Barry Lyndon y a été projeté en octobre 1976, à la suite du Théâtre. Le dernier film d’Alfred Hitchcock, Complot de famille est diffusé à la fin de l’année 1976.

Le Club réalisera dans cette salle 25 000 entrées en 1976. Le film 1900 de Bernardo Bertolucci y était alors projeté pendant deux soirées distinctes en décembre de cette année.

Le cinéma organisait aussi, dans les années 1970, des projections de films de kung-fu et de westerns.

En décembre 1977, l’Amicale du Cinéma et Spectacles Poitevins élit Mme Brémond comme présidente d’honneur et M. Pierre Stator14 comme Président actif, à la suite d’Émile Brémond. Pierre Stator reprend ainsi la gestion des cinémas Société Studio (11 rue Lebascle, ouvert en novembre 1969), l’ABC (voisin du Castille, ouvert en octobre 1977), le Club (Le Madeleine) et le Cinéma « Le Théâtre » (place d’Armes)15.

Pierre Stator est né en 1938 à Poitiers. Son père, Auguste André Stator (3/11/1898 ; † 28/12/1972), travaillait pour la mairie de Poitiers. Il participait bénévolement à la gestion du cinéma Comœdia aux côtés d’Émile Brémond dont il était l’ami. Pierre Stator était ainsi très proche d’Émile Brémond et lui a naturellement succédé à sa mort en 1976.

1978

Le 7 mars 1978, à 20h30 a lieu la dernière séance.
Le cinéma ferme ensuite définitivement ses portes.

Faute de fréquentation suffisante, les séances deviennent progressivement plus rare à partir de décembre 1977, une à trois fois par semaine. Le balcon et le bar sont alors fermés. Les projections de films prennent fin le mardi 7 mars 1978 à 20h30 avec la projection du film L’apprentissage de Duddy Kravitz16. Il s’agit d’une comédie dramatique canadienne de Ted Kotcheff, adaptation du livre de Mordecai Richler.

La salle de Vouillé (photo google street view)

À la fermeture les sièges, toujours d’origine, sont démontés et cédés à une petite salle de spectacle à Vouillé. L’appareil de projection resté à lampe à arc, est emmené au cinéma ABC, à côté du Castille. Ce projecteur a alors servi pour la formation des projectionnistes aux anciennes méthodes de projection.

Les trente années d’existence du Madeleine reflètent bien l’histoire du cinéma en région et à Poitiers particulièrement. « Le cinéma est exclusivement poitevin par sa situation, sa conception et sa construction »17. Le choix des architectes à sa création marque la volonté d’un cinéma doté d’une forte identité architecturale, moderne et pratique. La façade offre un support publicitaire imposant et éclatant de lumière. Mais celui-ci est fait à l’économie, avec des matériaux de récupération et un aménagement rapide dans un bâtiment déjà existant. Une très grande salle unique chauffée, une bonne visibilité et une assise confortable renforce l’idée qu’il s’agissait d’un cinéma de qualité.

Comme tous les cinémas, celui-ci organise les projections en double programmation. Un « grand film » en soirée précédé d’un film court ou d’un dessin animé. Les films sont projetés plusieurs jours d’affilé et plusieurs semaines après leur sortie parisienne. Le Madeleine est fière de pouvoir annoncer Farrebique en même-temps qu’au Madeleine de Paris et en primeur en province ; même si le film est sorti le 11 février dans la capitale.

Le cinéma sera victime de la crise du modèle cinématographique des années 1960 – 1970. De nombreuses salles ferment en France au cour des années 1980 et la salle du Madeleine ferme dans l’indifférence à la toute fin des années 1970. La salle unique de près de 800 places n’aura sans doute pas aidé à la rentabilité du Madeleine. Le Castille aura, lui, rapidement divisé sa grande salle pour devenir un complexe de trois plus petites salles pouvant ainsi élargir sa programmation. Des séances pornographiques y sont même organisées.

A la fin de l’activité cinématographique, la société « Cinéma Madeleine » est liquidée en décembre 1984. Le cinéma est remplacé en 1979 par un dépôt vente de meubles. Si la façade est entièrement démontée et les entrées modifiées, la superstructure de l’immeuble et le balcon de la salle, sont conservés. Le commerce ferme à son tour en septembre 201018. Depuis, le bâtiment reste sans affectation. Le cinéma a désormais une allure fantomatique. Les passants passent devant un bâtiment gris, a l’allure triste, se dégradant lentement. Comme il n’est pas d’une beauté remarquable, particulièrement depuis le démontage de la façade et la restructuration de l’entrée, il sombre dans l’oubli. Pourtant, il pourrait être le dernier cinéma construit par P. de Montaut et A. Gorska qui n’est pas été entièrement détruit ou totalement transformé. La salle de l’Olympia, aménagée par ces même architectes, à Niort, ayant été détruite en 2010.
Le cinéma est en sommeil, prêt à se réveiller afin que sa façade rayonne de nouveau sur le quartier, avant qu’il ne soit définitivement perdu, si rien n’est fait.

2025

L’avenir du cinéma
Madeleine
n’attend plus que vous.

Aujourd’hui, depuis la fermeture de l’ancien théâtre de la place d’Arme, le Dietrich, dans le quartier de Montierneuf, est le dernier cinéma de Poitiers avec une salle unique, comptant 138 places.

Sauvons le Madeleine !

Vous avez des photographies du Madeleine ? Un témoignage sur l’activité du cinéma ? Vous souhaitez prendre part au projet de réhabilitation? Ecrivez-nous : cinemadeleine@proton.me

  1. Poitiers de A à Z, Hubert le Roux – Poitiers ↩︎
  2. Le libre Poitou – 27 mars 1946 ↩︎
  3. Le Libre Poitou, Louis-Charles Debelle – 28 mars 1947 ↩︎
  4. La cinématographie française – 22 mars 1947 ↩︎
  5. Archives départementales de la Vienne ; Lettre du 30 juin 1948 de G. Minmin à M. le Préfet – 1W2769 ↩︎
  6. Archives départementales de la Vienne ; Lettre du 31 mai 1948, le préfet de la Vienne à Monsieur le directeur général du centre national de la cinématographie, concernant les représentations cinématographiques « Cinélux », par le directeur du cinéma Madeleine, Gaston Pérault. Et lettre du 12 juin 1948, du directeur général du centre national de la cinématographie – 1W718 ↩︎
  7. La Nouvelle République -20 et 21 mars 1948 ; 30, 31 octobre et 1er novembre 1948 ↩︎
  8. Léo Souillés-Debats, La culture cinématographique du mouvement ciné-club : histoire d’une cinéphilie (1944-1999) Tome 2, Thèse de doctorat, Université de Lorraine, septembre 2013. A partir de la publication Index de la cinématographie (1947-1953)- et – Archives nationales ; 19860430/4 ↩︎
  9. Centre Presse – 7 octobre 1977 ↩︎
  10. Le libre Poitou – 5 et 6 mars 1949 ↩︎
  11. Le libre Poitou – 4 septembre 1946 ↩︎
  12. Le libre Poitou – 28 mars 1947 ↩︎
  13. Le libre Poitou – 18 novembre 1948 ↩︎
  14. Les informations non sourcées du document sont issues de son témoignage ↩︎
  15. Centre Presse – 21 décembre 1977 ↩︎
  16. Centre Presse – 7 mars 1978 ↩︎
  17. La cinématographie française – 22 mars 1947 ↩︎
  18. Avis de situation au répertoire SIRENE – INSEE ↩︎