Le bâtiment

8–12 minutes


Le Madeleine était un cinéma avec une salle unique dont la jauge est comprise entre 750 et 850 à son ouverture (763 selon les plans de 1946).
Le bâtiment a une emprise au sol de 15 mètres de large sur un peu moins de 27 mètres de long. Il donne directement sur l’avenue de la Libération côté Est, et sur une cour intérieure côté Ouest. Les façades nord et sud sont mitoyennes des immeubles voisins. Le cinéma est implanté le long de la parcelle d’un ancien relais de poste, selon la tradition orale. L’ancienne maison de maître, bâtie au XVIIIe siècle, sur laquelle le bâtiment s’appuie, est toujours en place. Le cinéma bouche les ouvertures nord de cette maison. La maison voisine, aujourd’hui sur la même parcelle cadastrale, au numéro 96, est probablement construite en 1900. Elle se loge dans la cour de l’ancienne propriété. Les servitudes de la cour actuelle ont servi de la fin du 19ᵉ siècle jusqu’au 20ᵉ siècle d’atelier de miroiterie et de nickelage, tenu, à partir de 19171, par M. Olivier Proux (18/01/1875 ; † 05/12/1957). La cour a été, durant la deuxième partie du 20ᵉ siècle, totalement couverte, puis de nouveau dégagée après 19782.
Une grande partie des bâtiments et des cours, appartient, au moins, à partir des années 1942 et 1944, aux établissements « G. Minmin et H. Lavigne », pour le compte des sociétés « Usines Survivor » rue Saint-Jacques et « Fonderies du Poitou » rue de la cassette (aujourd’hui rue Valentin Haüy).
Ces locaux accueillent alors une usine de chaudronnerie et d’électroplastie, connue notamment pour avoir fabriqué les contrepoids des porte-avions Foch et Clemenceau. L’ensemble abrite également l’imprimerie Naudeau-Redon, rachetée en 1948 par Paul Aubin (1902 ; † 1979), imprimeur établi à Ligugé. L’immeuble abritant le cinéma, les maisons aux numéros 94 et 96, sont depuis la propriété des héritiers de la famille Minmin.
Henri Lavigne, des établissements G. Minmin et H. Lavigne, était le frère de Marcel Lavigne, militant communiste né à Poitiers le 4 mai 1907. Arrêté par la police française pour « terrorisme et activité de franc-tireur FTPF » le 25 mars 1942. Il fut fusillé comme otage le 21 septembre 1942 au Mont-Valérien, en représailles de l’attentat du 17 septembre 1942 au cinéma du Grand Rex à Paris, où sont morts deux soldats allemands.

Superposition partielle du cadastre de 1875 et de 2024, le Nord est sur la droite.

Le Madeleine est aménagé dans un bâtiment préexistant, visible sur les photographies aériennes du quartier dès 1924. La mention « séchoir existant » sur les plans, laisse à penser qu’il faisait parti de l’atelier de miroiterie et de nickelage.

La construction du cinéma est commanditée en 1945 par Gaston Pérault (12/02/1918 ; † 14/02/1983), ancien fonctionnaire, aide-comptable, de la préfecture (de septembre 1938 à novembre 1944)3. Il se reconvertit à 27 ans en exploitant de salle de cinéma. Sa femme a tenu la caisse du Madeleine à l’ouverture du cinéma. La demande d’autorisation d’ouverture de la salle « Cinéma de la Madeleine » est déposée à la mairie de Poitiers le 21 février 19474.
Les architectes Pierre de Montaut, Adrienne Gorska dirigent la conception de salle et de sa façade en collaboration avec et Marcel Icard-Boet5. La superstructure de celle-ci est encore visible aujourd’hui.

M. Icard-Boet est né le 23 octobre 1886 à Marseille. Il entre aux Beaux-arts de Paris en 1907. Il est l’élève de Gustave Raulin et Gabriel Héraud. Il est diplômé le 8 juin 1927. Architecte à Paris 16 (en 1949). Il est reconnu architecte de la reconstruction par le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU)6. Croix de guerre et chevalier de la Légion d’honneur7.

P. De Montaut et A. Gorska étaient un couple d’architectes spécialistes des salles d’actualités Cinéac. Ils ont notamment participé au réaménagement du cinéma Le soir à Bruxelle, le Normandie sur les Champs-Élysées à Paris, au Cinéac Montparnasse, Cinéac de la Madeleine (ouvert en 1935) et le Berry à Poitiers (6 rue Henri Houdin, ouvert en 1951, détruit en 1976 avec le percement de la rue Paul Guillon). Ils étaient les architectes de Michel Deschamps, directeur de cinémas à Angoulême.

Adrienne Gorska est née le 12 septembre 1899 à Moscou, et morte en 1969 à Beaulieu-sur-Mer. Elle est la sœur de Tamara de Lempicka. Elle est l’une des premières femmes en France à obtenir le diplôme d’architecte en 1924. Elle est membre de l’Union des Artistes Moderne (UAM), cofondée et présidée par l’architecte Robert Mallet-Stevens.

Pierre de Montaut est lui né en 1892, et mort en 1974. Il est diplômé de l’école des Beaux-arts de Toulouse. Il fait aussi partie du mouvement moderne. Il réalise avec sa femme des cinémas à Paris, Nice, Marseille, Tunis, Royan ou encore l’Olympia à Niort qui a été détruit en 2010. Il a participé, avec Jean-Jacques Herbulot, aux épreuves de voile des jeux olympiques de 1936, où ils sont arrivés 7ᵉ.

La façade :
La façade est en béton et briques. Elle est dans un style « d’architecture fonctionnaliste », inspiré du mouvement moderne. Elle est sobre, fonctionnelle, haute et lumineuse. La façade retrouve les mêmes singularités dans sa composition que celles des Cinéacs, même si elles sont modérées. Elle a un but publicitaire, et permet au cinéma d’être facilement identifiable de loin, ce qui est souligné dès l’ouverture, comme on le verra plus loin.

Il ne reste presque plus rien de l’ornementation d’origine. Un crépi beige vieillissant recouvre aujourd’hui la façade. On devine encore le lettrage de l’ancien dépôt vente dénommé Groupe Anti Gaspi. L’arrondi de l’ancienne façade est encore visible sur le muret au-dessus de la cabine de projection. Les deux fenêtres rectangulaires, en hauteur, sont ornées d’une grille à entrelacs d’origine. Le carrelage au sol de l’entrée est en appareil irrégulier, typique des années 50. Il laisse deviner que l’ancienne entrée du cinéma était centrale, contrairement à l’entrée actuelle. Celle-ci était entre deux colonnes à l’image de celle encore en place du côté droit. La baie vitrée de l’ancienne cabine de projection en saillie rappelle la saillie sur rue de la cabine du Grand Rex à Paris, même si celle-ci n’était pas aussi visible qu’aujourd’hui à l’époque du cinéma. À l’intérieur, sur la droite se trouve l’escalier d’origine, menant au balcon, avec, au sol, le même carrelage marron qu’à l’entrée. Sur la droite encore, une imposante porte métallique d’origine. La lettre « M » majuscule a été retirée de la grille. Deux marches, avec toujours le même carrelage irrégulier, lui donnent accès. Une porte similaire se trouvait autrefois du côté gauche.
L’entrée entre les deux colonnes était ouverte en permanence. Un simple rideau métallique la fermait. Le hall d’entrée, ouvert sur la rue, est resté identique jusqu’à la fermeture du cinéma. Des rebouchages de ciment plus récent laissent penser que cette ouverture a été fermée avec une baie vitrée avant que l’entrée du bâtiment ne soit fortement modifiée.

Un grand panneau surmonté d’une marquise était auparavant installé sous la saillie de la cabine de projection. Sur ce panneau était inscrit le nom du cinéma : « Le Madeleine ».  avec, dessous, le titre du film programmé. Cette annonce de programmation a par la suite été retirée pour ne laisser que le nom du cinéma sur la façade. La marquise, encore présente en juin 1978 est démontée avant 19838. Deux vitrines entre les portes et l’ouverture de l’entrée permettaient l’affichage de la programmation. Le panneau central est largement éclairé, donnant au cinéma une « façade rutilante de lumière »9. Les architectes sont qualifiés par l’écrivaine et poète Germaine Kellerson de « maîtres de la lumière ». Cette façade lumineuse est appréciée dans un quartier alors jugé « plutôt ombreux »10.

La salle :
Un grand parterre de plus de 18 mètres de long compose l’orchestre de la salle. Il est légèrement incliné. Comme souvent au cinéma, la pente va de l’écran vers le fond de la salle, à l’inverse des salles de spectacle traditionnelles. L’orchestre dispose, selon les plans des architectes, de 476 places, dont 40 strapontins. Les fauteuils sont séparés par une allée centrale d’un mètre de large. Ils sont également en pente descendante vers l’allée centrale. Deux petites colonnes soutiennent un balcon de 180 m².
On accède au balcon par deux escaliers donnant dans la salle, de chaque côtés de l’écran. Un escalier venant du hall d’entrée permet l’accès par le fond du balcon. Le balcon, gradiné, propose 287 places, dont 30 strapontins. Les fauteuils sont aussi séparés par une allée centrale d’un mètre donnant sur l’escalier. Au fond du balcon se trouve la cabine de projection de 20m², dont on peut encore voir la saillie sur la façade.

A l’étage du balcon est également installé un « petit bar sympathique », celui-ci fait 30m².

Si les architectes De Montaut et Gorska ont théorisé et appliqué dans les cinémas d’actualités le rejet des héritages théâtraux11 celui-ci n’est pas appliqué dans les salles « ordinaires ». Aussi, le Madeleine est équipé d’une scène de 5,8 mètres d’ouverture pour 4 mètres de profondeur. L’écran mesurait 4 mètres de largeur pour 3 mètre de hauteur. Un rideau avec ouverture à la grecque permet de laisser apparaître l’écran. La scène dispose d’une rampe d’avant scène lumineuse de 4 mètres. L’écran est positionné à 1m95 du bord de scène. Et à 2m30 du sol de l’orchestre. Celui-ci peut être reculé pour laisser la scène libre. L’ouverture de l’écran sert aujourd’hui de baie vitrée sur la cour intérieure.

Le plafond est en panneaux acoustiques préfabriqués en fibre de bois, d’un mètre sur cinquante centimètres, voûté, suspendu aux fermes de la charpente pré existante. Ces panneaux permettent une isolation thermoacoustique. Ils sont composés de laine de bois minéralisée, liée avec du ciment, ils sont ainsi ignifugés. Ces mêmes panneaux recouvraient les murs du cinéma. Ce type panneaux isolants est encore fabriqué et vendu de nos jours.

Le plafond est assis sur une bordure en staff à la base de la voûte.

Trois grandes appliques lumineuses, de chaque côtés, renforcent l’éclairage zénithal de la salle.

Une large sortie, décorée dans le même style que la façade, est aménagée sous l’écran. Cette porte donne accès aux sanitaires, ainsi qu’à un escalier en colimaçon menant sur la scène. La sortie du bâtiment, passe sous les maisons voisines et donne au 7 rue Valentin Hauy. La porte de cette sortie est toujours présente, la grille est d’origine et les « M » majuscules du nom de la salle sont encore en place. Sur les plans du cinéma, la rue est dénommée « rue de la cassette »

Les fauteuils étaient fabriqués sur place par des ouvriers poitevins12, les pieds en fonte étant coulés dans une usine, jouxtant le bâtiment, en fond de cour, à l’emplacement des ateliers de miroiterie. Il s’agit des Usines Survivor, tenues par MM. Gaston Minmin (27/01/1905 ; † 13/03/1986) et Henri Lavigne (08/02/1904 ; † 05/03/1988), également propriétaires du bâtiment abritant le cinéma. Maxime Dumas (25/12/1918 ; † 06/02/2016) ouvrier tourneur, syndicaliste CGT et secrétaire fédéral du Parti Communiste Français, ainsi que Jean-Pierre Périllaud (09/01/1929 ; † 13/04/2023) ajusteur, militant communiste dans la Vienne, puis de la Seine, puis de la Seine-Saint-Denis ; membre du bureau national de l’UJRF ; secrétaire à la propagande de la fédération de Seine-Nord-Est ; conseiller municipal de Montreuil, conseiller général du canton de Montreuil-Ouest, conseiller régional d’Île-de-France ; président de la commission permanente du conseil général de Seine-Saint-Denis (1967-1981) ont travaillés dans ces usines. Cette usine a aussi produit les contrepoids des porte-avions Foch et Clemenceau. La toile des fauteuils était teinte à Poitiers. Le Libre Poitou relève, le 28 mars 1947, que les sièges sont confortables.

La particularité du Madeleine est d’être construit avec des matériaux de récupération13. Une énorme poutre de soutien du balcon provient d’un pont détruit, la rampe en cuivre qui sert de main courante est un assemblage de matériaux récupérés sur de vieilles automobiles inutilisables14.

  1. Archives Départementales de la Vienne – Hypothèques – 4 Q 11112 ↩︎
  2. Voir les photographies aériennes de l’IGN du 14/07/1949 ; 21/06/1961 et 03/06/1978. ↩︎
  3. Archives départementales de la Vienne ; fonctionnaire de l’État / guerre 1939-1945 – 1341 W 5 ↩︎
  4. Lettre de Gaston Pérault, archives municipales de Poitiers – 3W351 ↩︎
  5. Plan du cinéma « Le Madeleine », archives municipales de Poitiers – 3W351 ↩︎
  6. Archives Nationales – 19771065/129 ↩︎
  7. Archives Nationales – AJ/52/425, dossier d’élève ↩︎
  8. Photos aériennes de l’IGN du 3 juin 1978 et du 14 août 1983 ↩︎
  9. Vingt salles de cinéma P. de Montau & A. Gorska, introduction de Germaine Kellerson – 1937 ↩︎
  10. Le Libre Poitou, Louis-Charles Debelle – 28 mars 1947 ↩︎
  11. L’architecture d’aujourd’hui, n°3, mars 1935, p. 26 ↩︎
  12. La cinématographie française – 22 mars 1947 ↩︎
  13. Le Libre Poitou – 27 mars 1947 ↩︎
  14. La cinématographie française – 22 mars 1947 ↩︎